Matthieu de Nanteuil

* Matthieu de Nanteuil

Profesor de Sociología de la Universidad de Lovaina desde 2001 (LSM & FOPES), director del Centro de Investigación Interdisciplinaria Democracia, Instituciones y Subjetividad (www.uclovain.be/cridis), miembro asociado del Chaire Hoover for Economic and Social Ethics (UCL) y del Grupo de Investigación en Teorías Políticas Contemporáneas (TEOPOCO) de la Universidad Nacional de Colombia. Co-fundador de la red ColPaz (www.colpaz.org) y de la plataforma trilingüe de información sobre la situación humanitaria y armada en Colombia. Profesor invitado de la Universidad de los Andes y Universidad Nacional de Colombia (Enero-Junio 2010) y creador de un blog para la sección en francés de Amnesty International-Bélgica (http://amnestyinternational.be/blog/blog-a-matthieu). Sus investigaciones examinan las relaciones entre a) trabajo y justicia social y b) violencia y modernidad, e intentan construir los fundamentos de una antropología crítica del liberalismo económico y político, a través de una comparación entre Europa y América Latina. De enero a junio de 2010 fue invitado de la Universidad Nacional de Colombia y tiene contacto periódico con la Universidad de Chile

L’idée de « revenu universel » – parfois nommée « allocation universelle » ou « revenu de base » – n’est pas aussi nouvelle qu’on le dit. Apparue à la fin du XVIIIe s., régulièrement discutée tout au long du XXe s., elle figure depuis plus d’une décennie au cœur d’une interrogation fondamentale sur le devenir des politiques sociales, qui transcende les clivages partisans. Sa popularité actuelle est inséparable d’un contexte marqué par une triple évolution : la crise du financement des Etats-providence, les mutations du travail, la nécessité de valoriser d’autres activités que les seules activités salariées.

La solidarité héritée de l’après-guerre exigeait une croissance continue des activités marchandes permettant de générer les ressources nécessaires à une redistribution généralisée. Terrible paradoxe pour les gauches européennes, consistant à vouloir « réparer une société » en donnant au marché une légitimité indiscutable, tout en encourageant un productivisme débridé. De plus, cette approche supposait une lecture très standardisée des risques liées au travail. Elle sous-estimait l’ampleur prise par plusieurs enjeux systémiques – croissance du nombre de travailleurs pauvres, épuisement professionnel, finitude des ressources, crise de sens… – et, logiquement, ne cherchait pas à mettre en œuvre des politiques préventives. Enfin, le modèle social dont nous héritons s’appuie sur une construction extrêmement fragile : une bonne partie des droits sociaux essentiels est réservée à ceux qui sont en mesure d’accéder à un emploi salarié, surtout s’il est à temps plein et à durée indéterminée. Une telle situation a pour effet d’attiser la concurrence à l’entrée du marché du travail et de dévaloriser les autres activités sociales, sources potentielles d’épanouissement et de bien-vivre.

Le fait de définir un socle de base individualisé et inconditionnel vise donc à sortir des pièges hérités de nos sociétés salariales et productivistes. Plutôt que d’écoper un bateau qui prend l’eau de toutes parts, il s’agirait de renverser le mode de raisonnement traditionnel, en déconnectant droit au revenu et contribution marchande. Et ce, afin de fournir à tous un « socle minimal », garant de cette dignité sociale qui fait de nous les sujets d’une communauté politique.

S’agit-il pour autant d’une recette miracle ? Non, car une telle mesure ne peut s’attaquer seule à la racine des injustices sociales dans les sociétés contemporaines. Il suffit pour le comprendre d’en observer la version néo-libérale, qui couple revenu universel et dérégulation du marché. Au risque de mettre à mal des décennies de conquêtes sociales, ayant cherché à faire du travail un lieu de relations plus équilibrées – mais jamais idéales – entre salariés et employeurs. Au risque également d’être aveugle aux destructions écologiques qu’impliquerait une telle orientation, renforcée par la marchandisation de notre rapport à la nature. Pour les gauches européennes, l’enjeu d’une solidarité renouvelée est donc de coupler la refonte des politiques sociales et du droit au revenu avec une politique du travail, visant à la fois l’émancipation des personnes et la valorisation des éco-systèmes. Comment ? De deux façons :

– la première bataille est éminemment culturelle. De la flexibilité à la digitalisation généralisée, les mutations récentes ont fini par abolir l’idée qu’il serait possible de porter sur le travail un jugement normatif. Quitte à bégayer en permanence, nos sociétés n’ont à la bouche que le critère du « mérite individuel » pour évaluer ce qui est socialement juste. Mais, le plus souvent, un tel critère sert davantage à arbitrer des luttes de pouvoir qu’à valoriser la contribution des salariés. D’autant que ceux-ci ont d’autres valeurs à défendre, qui donnent un sens profond à leur activité. Travail décent, travail digne, travail soutenable… Il est devenu essentiel de rehausser l’idée que les transformations auxquelles nous assistons doivent s’accompagner d’une capacité de jugement sur le travail que voulons. Sinon, ne nous étonnons pas de voir des pans entiers de la main d’œuvre – et pas seulement chez les moins qualifiés – venir gonfler les rangs de l’extrême droite. Lorsque travail rime avec dépossession, lorsque des valeurs d’accomplissement professionnel se heurtent constamment au mur du capitalisme de marché, le non-sens entre dans la vie quotidienne et nourrit le ressentiment. L’indispensable réflexion sur le droit au revenu ne peut occulter l’importance d’une réflexion sur le sens du travail ;

– la deuxième est plus directement politique. A une époque d’innovations constantes, dans des sociétés de plus en plus ouvertes, l’exploitation a pris de nouvelles formes. Loin d’opposer exclusivement « patrons » et « ouvriers », elle se déroule le long de chaines de valeurs mondialisées, sépare mobiles et immobiles, donneurs d’ordre et sous-traitants, acteurs économiques du nord et du sud, etc. Surtout, elle va de pair avec des tensions internes à la vie professionnelle qui, faute d’être prises au sérieux, se soldent par une soumission silencieuse, des décisions unilatérales, le non-développement des capacités, le mépris… Le temps est loin où l’on pouvait répondre à cette situation par quelques recettes simplistes et faussement universelles. C’est à l’échelle des secteurs et des territoires que ces questions doivent être traitées désormais, en complément d’un droit du travail renforcé au bénéfice des plus vulnérables. Parallèlement, la relation de l’économie productive aux éco-systèmes doit être entièrement repensée. La transition vers une économie soutenable n’est plus seulement une urgence agonistique, en vue de la survie de l’espèce. Elle est devenue partie prenante d’un nouveau paradigme de la justice sociale, dès lors que le modèle de marché privilégie les intérêts de quelques-uns mais détruit, pour le reste de l’humanité, les bases écologiques nécessaires à une vie accomplie. Le revenu universel peut être une dimension-clé de ce nouveau paradigme, à condition qu’il ne soit pas conçu comme un simple pis-aller visant à contenir les effets les plus nocifs de l’automatisation, de la déqualification et du productivisme.

Telles sont les conditions permettant de réfléchir une nouvelle solidarité au XXIe. Ceci suppose une mobilisation de tous les acteurs, en particulier des partenaires sociaux, pour construire de nouvelles protections sociales en s’attaquant aux racines de l’injustice. A l’heure où l’intelligence fascinante de l’économie numérique rime avec de profondes inégalités à l’échelle mondiale, les responsables politiques ne pourront éluder indéfiniment cette question. Le programme de Benoît Hamon présente la qualité indéniable d’avoir placé ce défi au centre du débat public.