Culture et politique en tunisie aujourd’hui : une conversation

on Viernes, 02 Agosto 2013. Posted in Artículos, Seloua Luste Boulbina, Túnez

14 tunez
 
Seloua Luste Boulbina
Fuente: www.noticel.com

Indépendante depuis 1956, la Tunisie devient république l’année suivante, avec Habib Bourguiba, qui restera président pendant trente ans (1957-1987). Son premier ministre, Zine el-Abidine Ben Ali le fait déposer et devient à son tour président. Il impose un régime autoritaire et policier, jusqu’à la révolution du 14 janvier 2011 qui voit une foule envahissant les rues au cri de « dégage !». Il se réfugie alors en Arabie Saoudite. C’est l’immolation d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes qui propagea la révolte dans tout les pays. Aujourd’hui, Moncef Marzouki préside un pays gouverné par un gouvernement islamiste ; Ennahda en est le parti majoritaire. En 2013, deux personnalités d'opposition ont été assassinées : Chokri Belaid puis, le jour de la fête de la République, le 25 juillet, Mohamed Brahmi.

Seloua Luste Boulbina: philosophe, chercheuse associée au CSPRP (Université Denis Diderot Paris7) : (SLB)
Fathi Triki: philosophe, titulaire de la chaire Unesco de philosophie pour le monde arabe : (FT)
Rachida Triki: critique d’art et commissaire d’exposition : (RT)


SLB : Sous Ben Ali, la parole politique et l’ensemble des formes d’expression culturelles étaient muselées. Il était frappant de constater à quel point certains noms et certains mots ne pouvaient être prononcés, même dans un cadre privé. La « révolution tunisienne » ne saurait se réduire à la destitution d’un dictateur. Elle ne signe pas nécessairement la fin de la censure. Ce qu’on peut appeler culture est à la fois un champ d’action et de lutte dans lequel les femmes sont très présentes. C’est du reste le titre d’une exposition organisée en 2012 pour la fête de la femme, le 13 août : « présentes ». Qu’en est-il de la culture et de l’action  politique en Tunisie à partir de janvier 2011 ?

RT : il y a eu, au théâtre notamment, avec les tagueurs clandestins, les rappeurs, moins sans doute dans la littérature, des actions subversives de contre culture, de révolte, qui, directement ou indirectement, défiaient la censure et parlaient de la dictature. Ce qui était nouveau, c’est la mise en réseau qu’il y eu à ce moment là. A travers Facebook et le Web, les artistes ont créé une dynamique de protestation. Il y eu des arrestations de slameurs et de rapeurs. Il y a eu des censures au niveau du théâtre. A partir de janvier 2011, on sentait à travers ces processus de création que les jeunes osaient et avaient de moins en moins peur. Leurs actions étaient au diapason avec les mouvements sociaux de protestation. Cela a pris de l’ampleur sur la toile. En même temps, 4041, la censure, travaillait beaucoup. Il y avait une guerre froide entre la censure et la toile. Le mécontentement était général mais la création donnait une visibilité à la contestation.

SLB : En peu de temps, la « scène politique » tunisienne ou l’« espace public » en Tunisie ont considérablement changé. Comment les choses se sont-elle exactement passées ? La liberté n’a-t-elle pas été en partie gagnée et en partie confisquée ? De nombreuses actions culturelles (expositions ou représentations) sont considérées comme contraires aux valeurs de la société tunisienne, ou de l’islam. Ainsi, le marabout de Sidi Bou Said a été détruit. Le patrimoine architectural et religieux tunisien est ainsi considéré par certains comme n’ayant pas droit de cité. Dans le même temps, les Guignols de l’info, une émission satirique, tournait en dérision, à la télévision, les membres du gouvernement. Un de leurs personnages s’appelait Hassan Samantha, par référence au feuilleton américain, « Ma femme est une sorcière ». Les islamistes ont eux aussi des robes longues et des bâtons…

FT : Il faut distinguer trois grandes périodes de l’intervention culturelle en Tunisie depuis 2010.
La première est celle qui a mis en place depuis les années 2000 quelque chose qui va petit à petit ébranler l’idéologie du parti au pouvoir qui fonctionnait comme un parti unique. La diversité s’est ensuite imposée : dans les modes d’expression, les approches, les interventions  à tous les niveaux et surtout au niveau intellectuel. Les intellectuels ont commencé à dire ce qu’ils pensaient et de la situation sociale et de la situation économique et surtout de l’unicité de l’action et de la politique. C’est une phase dans laquelle les actions étaient dirigées contre la canalisation effectuée par le ministère de la culture, contre l’officialisation de la culture.

La deuxième phase voit l’éclosion de la culture, comme une rose qui peine à s’ouvrir. La révolution lui a donnée beauté et parfum. Cela s’est traduit par une activité très libre au niveau de la parole, de la chanson, de la musique, des arts visuels, du théâtre… Cela  a duré à peu près deux ans. A telle enseigne que quelques intellectuels se sont demandés s’ils ne devaient pas orienter cette activité esthétique. C’est une phase très intéressante, unique en son genre. En effet, ce moment s’est accompagné d’un mouvement de pensée inédit, que la Tunisie n’a jamais connu. Les gens ont beaucoup écrit, sur tous les sujets. Est né, notamment, un nouveau genre littéraire : la littérature des prisons. Des journaux de prisonniers ont été publiés, des récits de la torture avec des descriptions de toutes les sortes de tortures subies par les opposants. Les romans, la poésie même, ont commencé à intégrer cette littérature des prisons. Le cinéma a commencé à en parler.

La troisième période est celle du désenchantement : il y avait une lutte claire contre la dictature, puis la liberté. Aujourd’hui, la culture a affaire à un pouvoir qui s’islamise en essayant d’islamiser la société. Or la culture est une expression sociale. Elle ne peut perdre son essence. D’où une lutte à mort contre le pouvoir. Comment cette lutte se mène-t-elle? En réalité, le pouvoir ne veut pas s’affronter directement aux activités culturelles ni s’attaquer directement aux intellectuels. Il sait que cela peut provoquer une réaction populaire. Le pouvoir a donc mis en place, au niveau social, grandes et petites organisations, qui sapent les activités culturelles au nom de la morale, de l’islam et quelquefois fois même au nom de la tradition sociale. Ainsi au Kef (nord de la Tunisie) une troupe de théâtre a mis en scène des hommes à moitié dénudés comme à la Mecque, pour le pèlerinage. Les groupes islamistes liés au pouvoir ont alors incendié le théâtre, début juillet 2013. Résistance, révolution, lutte à mort.

SLB : Il y a donc une façade officielle et une face cachée de la politique culturelle en Tunisie aujourd’hui. Ennahda signifie « mouvement pour la renaissance ». C’est la principale force politique du pays. Très récemment, un « Nahdaoui », député à l’assemblée nationale constituante (ANC), a proposé de modifier le drapeau tunisien. Il est actuellement rouge et porte en son centre un croissant et une étoile blanche. Ce député a souhaité y faire également figurer la profession de foi islamique : « il n’y a de Dieu que Dieu ». C’est symboliquement significatif. Dans quelle situation concrète se trouve-t-on désormais ?

FT : il faut bien saisir qu’il y a deux vitesses : la vitesse politique et la vitesse sociale. La première est démocratique : il y a des partis politiques qui luttent, manifestent et prennent la parole. L’expression de liberté politique est très importante. C’est la vitesse palpable et visible. Mais il y a une vitesse cachée : c’est la vitesse sociale qui tend vers la tradition, dans le sens inverse. Le parti au pouvoir veut que la vitesse sociale retourne vers la tradition. Politiquement, on donne des subventions mais, socialement, on sape ce que l’on soutient financièrement. La censure s’exerce socialement en mobilisant les milices. Il y a des prédicateurs venant d’Arabie saoudite qui prononcent des fatwas pour « massacrer » les femmes. Politiquement, on est pour les femmes, socialement non.


SLB : Il y a quelques années, la majorité des tunisiennes étaient dévoilées. Le fait est très connu. Le statut des femmes, en Tunisie, leur était plus favorable que dans la majorité des pays du monde arabe. Aujourd’hui, de très nombreux hommes se sont laissés pousser la barbe et une large partie des femmes s’habille de vêtements longs et très couvrants, avec un foulard dissimulant entièrement les cheveux. A la plage, les burkinis se sont multipliés : ce sont des espèces de combinaisons de bain, toujours sombres. Les femmes vont à la plage dans cette tenue, avec également la tête couverte. C’est un standard, notamment dans certaines couches de la société. On peut se demander s’il s’agit d’un « choix contraint ».  En tout cas, ce sont des signes sociaux manifestes.

RT : L’analyse de Fathi vaut pour le mouvement de défense des libertés de la femme. Avec la ligue des droits de l’homme, l’association des femmes démocrates est une association militante et vigilante quant aux modifications du statut personnel de la femme, un des meilleurs dans le monde arabe. Elle a toujours été en veille, militant par exemple pour le droit à l’héritage2. Après la révolution, il y a eu beaucoup plus d’adhésions à l’association des femmes démocrates. Il y a une véritable confrontation entre les femmes démocrates, les femmes laïques et les femmes de l’ancienne génération (celle de Bourguiba) qui sortent beaucoup aux manifestations. La fête de la femme est spectaculaire.

Sur le plan politique, la parité a été un grand sujet. Ennahda, le parti islamiste, a joué la carte de la parité. Il a le plus présenté de femmes. Il y a beaucoup de femmes Ennahda qui parlent en foulard. Que vont-elles faire après ? Pourront-elles se taire ? Certaines sont devenues des vedettes. C’est un apprentissage politique. Les partis de gauche, quant à eux, étaient majoritairement masculins et ont peut être moins joué cette carte. Bien sûr, il s’agit d’une opération de façade. Dans la pratique, il y a d’un côté le discours officiel mais, dans les pratiques sociales, la femme est la bête noire. Il y a une focalisation sur la femme : bataille moralisante, travail de proximité pour que la femme se voile. La rue a changé : la population se vêt différemment. Ecole, lycées, maternelles : il y eu une profusion d’écoles coraniques, on voile les petites filles lors de cérémonies voilées. Il y a tout un travail souterrain d’éducation et d’intimidation voire, dans les quartiers populaires, d’agression. Contre cela, il y eu une mobilisation des femmes notamment lorsque, à l’ANC, on  a voulu faire adopter, en 2012, un article définissant la femme comme « complément » de l’homme. Mobilisation nationale et internationale. Cela a fait reculer. Les femmes en poste sont l’objet d’intimidations constantes, de contraintes pour les forcer à démissionner

Les prédicateurs ont demandé à exciser les femmes pour leur pureté. Un membre de Ennahda l’a demandé en soutenant que c’est plus « esthétique ». Le corps de la femme est au centre de le vie politique. C’est une expression de la haine de la femme. Leur discours soutient que les femmes prennent la place des hommes au travail, que les femmes n’ont pas besoin d’aller à l’école. La bataille de la burqa a eu lieu à la faculté. Le pire s’est passé avec la guerre civile en Syrie qui a été l’occasion de la constitution d’un réseau pour envoyer les femmes, comme prostituées, au service des « moudjahidines ». De nombreuses jeunes filles ont été encouragées par le parti au pouvoir à se rendre en Syrie pour devenir le « repos du guerrier ». Il y eu beaucoup de disparitions. Un homme a même donné sa femme au djihad. Elle est arrivée à s’échapper de Turquie, qui est le lieu de passage vers la Syrie.

La femme est la cible privilégiée du pouvoir et des islamistes. Maintenant, quand les filles sortent du pays et voyagent, on leur demande, quand elles sont célibataires, la signature de leur père et mère alors qu’elles sont majeures. La situation de ces femmes est dramatique.

SLB : Un dernier mot sur l’université. Il y a eu des provocations. On a vu le recteur injustement accusé de violences par de jeunes étudiantes voilées. Il a finalement été mis hors de cause. Qu’en est-il des universitaires ?

FT : L’université n’a pas changé de politique. Elle a toujours résisté : au temps de Bourguiba, puis de Ben Ali. Elle résiste encore. Elle défend l’autonomie académique et protège les acquis de la modernité et de la révolution. Le mouvement de l’université de la Manouba, quand les intégristes ont voulu prendre le pouvoir, a été puissant : professeurs, étudiants, ouvriers, ont résisté farouchement. Lorsque les intégristes ont descendu le drapeau tunisien et l’ont remplacé par le drapeau noir des intégristes, une jeune fille a eu le courage d’enlever le drapeau noir alors que ses adversaires étaient armés. L’université, la société civile et les femmes se battent pour une démocratie citoyenne contre la citoyenneté de façade du parti Ennahda.

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1Toutes les pages web censurées affichaient ce chiffre : 404.
2Il est actuellement inégal, au bénéfice des frères par rapport à leurs sœurs qui héritent de moitié moins.

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